Plus le temps passe, plus je me rends compte de la richesse de la littérature japonaise ! J’avais pris ce livre en pensant avoir affaire à l’auteur de la trilogie 1Q84, Haruki Murakami, et finalement c’est Ryû Murakami (rien à voir donc!) qui se découvre à moi, à mon grand plaisir. L’écriture est tellement fluide, tellement naturelle, que l’on est subjugué dès les premières pages pour comprendre qui sont ces pauvres bébés abandonnés dans une consigne automatique, comme le titre l’indique.

Des mères ont ainsi préféré laisser pour morts leurs nouveaux-nés dans des casiers, mais la soif de vivre et les pleurs perçants de ceux-ci leur ont permis d’être repérés et pris en charge par un orphelinat. Kiku et Hashi grandissent avec un traumatisme évident de leur abandon, mais le lien qui les unit les renforce. Adoptés dans la même famille, leur sort paraît jeté : grandir sur une île tranquille leur assurera une vie calme et rangée. Cependant, le besoin de comprendre leurs origines est bel et bien là, et le retour à Tokyo leur réserve bien des surprises.

Les scènes de violence physiques ou psychologiques sont régulières au fil des pages, et créent un malaise évident chez le lecteur, comme celui qui habite les deux frères. Ils évoluent différemment et font ponctuellement la une de l’actualité, mais leurs chemins se séparent tôt sans toutefois qu’ils s’oublient. Chacun cherche à combler un vide, un manque, sans parvenir vraiment à ses fins, typique des abandonnés. Ce récit est donc très psychologique puisqu’on s’insinue dans l’esprit des deux protagonistes à tour de rôle pour essayer de comprendre pourquoi ils ne parviennent pas à aller de l’avant.

Le mode de vie japonais et les japonais se dévoilent doucement, mais bien souvent par ses travers : prostitution, violence, urbanisation irréfléchie et coquetterie maladroite sont la toile de fond de l’histoire et elles contribuent elles-même au malaise ambiant. On pourrait penser à un Trainspotting à la japonaise, car les points communs sont nombreux, mais l’écriture de Ryû Murakami a un petit je-ne-sais-quoi de plus. Le Japon « moderne » des années 70/80 y est peut-être pour quelque chose, présenté presque comme un personnage réel avec ses traditions sur le déclin et son isolement. Pessimisme ambiant et combats personnels donnent une dynamique certaine au récit… Pas de doute, on tient là un chef-d’œuvre.