Un roman sur un romancier, ça faisait longtemps que je n’en avais pas lu. Martin Eden est connu pour être l’écrit de Jack London le plus autobiographique, même s’il s’en est toujours défendu !

Martin est un jeune homme courageux. Ayant perdu ses parents alors qu’il n’était qu’enfant, il est devenu matelot pour gagner sa vie. Il vit sa vie de jeune homme en pleine forme, boit, fume, cherche la bagarre aux côtés de ses copains et n’envisage aucunement l’avenir en tant qu’homme bien rangé avec un métier stable et ennuyeux ! Mais… du jour où il rencontre Ruth, tout change dans sa perception des choses : il prend conscience de sa petitesse face à la bourgeoisie délicate de la jeune femme. Il se rend compte, dans un savant jeu de miroir, de la pureté de Ruth mise en avant par l’environnement artistique de son salon, alors que Ruth ne voit chez lui qu’un sauvage sachant à peine parler, inculte, mais aussi attirant par sa violence intérieure.

Tout les oppose donc, lui l’ouvrier et elle la belle étudiante bourgeoise. Ainsi, Martin décide de s’élever à elle en étudiant, lisant, travaillant d’arrache-pied pour comprendre les philosophes et la littérature. Il apprend à parler avec un bon niveau de langue, à surveiller son attitude corporelle, car à ses yeux, l’Amour est la plus belle chose à atteindre et cela ne peut se faire qu’en s’élevant dans la société par l’éducation.

Cependant, Martin surprend par sa personnalité. Grand travailleur, il l’est, mais sa perception de lui-même ne permet pas spécialement au lecteur de l’apprécier. Il se pense capable d’équivaloir la famille bourgeoise de Ruth tout d’abord, puis très vite il les regarde de manière condescendante, ainsi que de nombreux notables de la ville. Il se met à critiquer les grands penseurs aussi, ce qui lui vaut bien des soucis auprès des personnes « haut placées » de son entourage. Sans oublier son attitude face à la presse : une fois son éducation faite, il se met à écrire de manière frénétique, et il envoie automatiquement ses nouvelles et poèmes à tous les journaux afin d’être publié… s’en suit une lutte quotidienne pour tenter de gagner suffisamment d’argent pour pouvoir manger à sa faim et se faire connaître dans le métier, alors que les journaux et magasines ne le paient pas ou lui refusent toute publication.

Comment peut évoluer sa relation avec Ruth alors que son discours durcit contre toute forme de pouvoir et de supériorité dans ce monde ? Peut-il atteindre l’Amour, cette quête presque désespérée pour trouver la Beauté, alors qu’il se rend de plus en plus compte que le monde n’est pas si beau qu’il le croyait ? Sa vision très manichéenne de la vie lui jouera des tours, c’est sûr, mais saura-t-il rentrer dans le moule imposé par la société et trouver le bonheur malgré tout son orgueil ?

Le style d’écriture est fluide et saura plaire au grand public. Entre passages terre à terre et poétiques, on sent l’écriture évoluer comme Martin au fur et à mesure de son éducation. L’aventure, contrairement à d’autres écrits de Jack London, n’est pas liée à la découverte de grands espaces, mais plutôt ici aux limites que l’homme s’impose ou se laisse imposer. Le « socialisme » du début du siècle ou l’anarchisme de la société sont eux aussi étudiés, et l’opposition claire entre intellect et travail manuel est confirmée par le narrateur. Où se place Jack London là-dedans ? Défense de ses idées via un narrateur qui lui ressemble, ou critique d’une société ego-centrée, voire égoïste qui permet, ou pas, aux hommes de vivre leur rêve américain ? Qu’en pensez-vous ?

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