Il était monnaie courant, à l’époque de Mao, que les jeunes soient envoyés dans les campagnes chinoises afin d’être « rééduqués », et formés au monde réel plutôt qu’intellectuel. Ainsi, le narrateur et son ami Luo, 17 et 18 ans, sont accueillis dans un petit village des montagnes du Sichuan pour aider les paysans dans leur labeur quotidien, au début des années 70. Issus de familles qualifiées de « réactionnaires » car leurs parents sont médecins ou écrivains, on a préféré les envoyer pour une durée indéterminée (toute la vie ?) loin de tout afin d’être assuré de maintenir l’ordre dans la Chine communiste de Mao Tsé Tung.

La vie dans les montagnes n’est pas évidente car les deux garçons ne sont pas habitués à l’humidité ambiante, les accompagnant à chaque instant. Le travail qu’on leur demande est plutôt physique, et les distractions sont rares… jusqu’au moment où ils se mettent à fréquenter, d’un côté, la petite tailleuse mentionnée dans le titre, la plus jolie jeune fille de la montagne, et de l’autre le Binoclard, un garçon à lunettes venant d’un village proche du leur. Ce dernier, d’ailleurs, cache une valise dans son logement qui intrigue bien le narrateur et Luo : que peut-elle contenir ? Des livres bien sûr, mais surtout, des livres interdits par le régime en place !

Les deux amis parviennent tant bien que mal à mettre la main sur ces ouvrages, et découvrent avec délectation des auteurs français ou russes contant des histoires aux antipodes du petit livre rouge autorisé par Mao en guise de propagande ! Et pourquoi ne pas les faire découvrir à la petite tailleuse, pour en faire une jeune fille cultivée et bien sous tout rapport ?

La littérature asiatique, même si l’auteur de ce roman est arrivé en France quelques années avant de le publier, a une identité à part entière. Le style est fluide et libre de toute fioriture qui pourrait détourner l’attention du lecteur. De plus, la frénésie du monde occidental est bien loin du rythme de vie de nos montagnards, alors on prend le temps d’avancer dans le récit sans se bousculer.

Pour conclure, le choc des cultures, dans le fait de trouver Balzac entre les mains de ces jeunes chinois, se fait sur plusieurs niveaux : les aventures des personnages de la littérature classique font bien rêver les deux amis et leur entourage, et les différences de style entre Balzac (dans ce que le lecteur occidental en sait) et Dai Sijie, l’auteur, se mettent mutuellement en valeur. De plus, les histoires d’amour de Luo et la tailleuse ainsi que celle du Comte de Monte-Cristo dévoilent bien une Histoire à deux vitesses, entre la soumission du peuple chinois à Mao et son évitement forcé des loisirs non homologués par l’État, et ce qui pouvait réellement se passer en termes de résistance loin de la sphère publique. Un joli récit léger, drôle et touchant à la fois pour se faire du bien à l’âme !

Publicités