Il est surprenant de voir comme on peut être ignorant sur des faits historiques d’une importance capitale dans notre propre pays. Les programmes scolaires d’histoire devant bien faire des choix pour entrer dans les heures allouées aux élèves, on en vient à admettre notre société actuelle sans se demander vraiment d’où elle vient, et qui s’est battue pour elle avant sa naissance !

Ainsi, bien loin d’être un roman régional agricole, « Les sabots d’Angèle » mettent plutôt en scène une famille quittant la campagne pour aller s’installer à Paris dans les années 1840, tentant de fuir la misère, mais en retrouvant une autre lorsque Sylvestre n’arrive pas à trouver de travail. Le monde souffre à Paris comme ailleurs, alors que sous la Monarchie de Juillet, succédant la Restauration, le roi des français Louis-Philippe 1er vit la belle vie et ne semble pas se soucier du chômage installé de manière durable dans le pays.

La colère du peuple gronde, et Angèle, la femme de Sylvestre, est subjuguée par ce qui se passe dans les rues de Paris, tant et si bien qu’elle commence à apprendre à lire et à parler dans les réunions républicaines, montrant une facette d’elle-même qu’elle n’aurait jamais soupçonnée lorsqu’elle s’occupait de la ferme dans la Creuse. Sylvestre, lui, a bien du mal à s’adapter à la vie parisienne, et garde ses distances avec les révoltes ouvrières qui finiront pourtant par avoir raison de la monarchie.

Ainsi, fait que l’on a pour beaucoup oublié, la révolution de 1789 n’a pas suffi à créer une société plus égalitaire. Il a fallu plusieurs tentatives venues du peuple pour tenter de construire un pays qui ne laisse personne dans le bas-côté, y compris les femmes, qui ont vu leur combat s’intensifier, et leur place dans la société s’affirmer davantage qu’auparavant. Le chemin est long encore pour parler d’égalité, mais le point de vue féministe et révolutionnaire de ce texte est intéressant car il amorce toute une série de questionnements sur cette période méconnue, et nous ouvre les yeux sur cette révolution de 1848, complétant de manière définitive la fin de la monarchie en France.

Il est peut-être difficile de s’attacher aux personnages de ce texte dans un premier temps. Le point de vue garde quelque distance avec eux, s’adaptant probablement à leur pudeur et leur difficulté à mettre en mots leur ressenti. Cependant, au fur et à mesure qu’Angèle prend confiance en elle et maîtrise son alphabet, l’écriture se libère d’un poids et prend plus d’étoffe. Sylvestre et Angèle ne sont peut-être que des prétextes pour aborder ce point crucial de l’histoire française, mais ils deviennent des témoins et porte-paroles de leur génération ayant toute légitimité dans ce Paris agité. Les révolutionnaires d’aujourd’hui se reconnaîtront probablement en eux.