Il y a quelques temps j’avais pu croiser Francis Huster à un festival littéraire dans ma région, et lors de son discours il avait mentionné un de ses auteurs préférés, Stefan Zweig, « que tout le monde connaît »… sauf que ce n’était pas mon cas… ! Honte sur moi et tous ceux qui se disent amateurs de littérature ! Depuis, comme par magie, très régulièrement le nom de Stefan Zweig a réapparu dans ma vie, et enfin je peux dorénavant dire que oui oui, je connais bien cet auteur !

A travers sa première nouvelle, j’ai compris à côté de quoi j’avais pu passer toutes ces années… une plume d’une richesse inouïe s’est dévoilée dès la première page, décrivant le petit matin brumeux au-dessus de la ville d’Anvers, aux Pays-Bas, dans le courant du XVIème siècle. Deux silhouettes se détachent dans le brouillard et entrent dans l’église de la ville pour aller admirer une peinture religieuse faite par un jeune peintre italien quelques années plus tôt. Le plus âgé des deux hommes, peintre, est soufflé par la beauté émanant de ce tableau, et particulièrement par l’expression de la jeune femme… Son compagnon, après lui avoir raconté l’histoire de ce portrait, lui demande d’en faire un nouveau à la gloire de Marie, qui trouvera aussi sa place dans la chapelle.

Des semaines plus tard, notre vieux peintre ne trouve toujours pas l’inspiration. Comment parvenir à trouver un modèle qui puisse lui permettre de toucher la grâce et d’être à la hauteur du jeune peintre italien ? Il sillonne les rues encore et encore jusqu’au jour où il découvre la jeune fille qu’il lui faut pour ce tableau… mais malheur, elle est juive… pourra-t-il l’illuminer de la foi afin qu’à son tour, elle illumine son tableau ?

Zweig a une écriture surprenante, digne des grands classiques du XVIIIème et XIXème siècles. Le sujet de sa nouvelle lui fait d’ailleurs étonnamment écho, car Zweig écrit comme le vieux peintre peut coucher sur la toile des touches de couleur. Les paysages ou descriptions des personnages par les mots en viennent à créer des tableaux visuels représentant parfaitement l’image qu’on a de la peinture flamande, telles l’incipit ou la scène elle-même peinte de la jeune fille et l’enfant dans le récit, ou même le port d’Anvers. De plus, le motif de la lumière et de l’ombre renvoie évidemment aux clair-obscurs de certains peintres de l’époque, (le plus connu, un siècle plus tard, étant Rembrandt), mais aussi au symbolisme religieux sur lequel Zweig a construit son récit. Alors que le pays est à l’aube d’une guerre entre catholiques et protestants, il réussit à créer un huis-clos quasi sacré autour du peintre et de son modèle pour faire ressortir ce qu’il y a de plus beau dans les croyances religieuses, intervenant comme des muses auprès des artistes et permettant à chacun de vivre, pour peu qu’il se le permette, des épiphanies, des révélations sur le sens de sa vie. La comparaison paraîtra peut-être maladroite à certains, mais l’auteur américain transcendantaliste Nathaniel Hawthorne (La lettre écarlate, 1850 ) me semble revivre à travers ce style, tout à mon bonheur.

Pour conclure, cette nouvelle me laisse une très forte impression. Ayant toujours été attirée à la fois par les arts picturaux et littéraires, je découvre ici un texte mêlant extrêmement adroitement ces deux moyens de représentation, ou devrais-je plutôt dire trois car à travers le symbolisme, on touche du doigt quelque chose d’encore plus fort. Un style digne des plus grands auteurs !

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