Par les temps qui courent, difficile de parler d’immigration sur le territoire américain sans s’attirer les foudres de Donald Trump… ou de l’opinion publique quant à ces pauvres enfants séparés de leurs parents une fois que ces derniers, immigrants sans papiers, ont été arrêtés… Revenons pourtant un siècle en arrière, à l’époque où Amérique rimait avec nouvelle vie et accomplissement personnel : les vagues d’immigration permettaient aux États-Unis de se construire et se développer rapidement, grâce à une main-d’œuvre bon marché et volontaire. On connaît le flux massif d’immigrants sur la côte est (irlandais, italiens, polonais), mais la côte ouest a elle aussi accueilli de nombreuses personnes venant d’Asie, dont la communauté japonaise.

Notre roman se focalise sur les femmes japonaises qui ont voulu construire une nouvelle vie loin du travail dans les rizières et qui ont pu trouver, via des agences matrimoniales, des « maris » vivant aux États-Unis et ayant une bonne situation. Ainsi, le premier chapitre les décrit dans le bateau en partance vers la côte ouest américaine. Elles viennent de partout et de tous horizons sociaux, mais le rêve américain les rassemble… Cependant la réalité sera toute autre : à l’arrivée, les maris qui les attendent sur le quai ont un peu embelli leur histoire sur les annonces de l’agence et ne leur offriront pas forcément ce qu’elles espéraient.

Chaque chapitre se focalise sur un grand moment de la vie de ces femmes : la rencontre avec les maris, les travaux aux champs, les enfants et leur distanciation avec leur culture d’origine, etc. Chose étonnante, la répétition du « nous » permet non pas d’avoir un narrateur « individuel » ou personnel, mais plutôt de dépeindre une multitude de vies ayant toutes pour point commun ce déracinement et cette envie de s’en sortir de l’autre côté de l’Océan Pacifique. De plus, à travers de nombreuses répétitions de structure cette histoire « chorale » prend forme et dessine tout le panorama autour de la diaspora japonaise au cours de la première moitié du XXème siècle. C’est un beau coup de maître que d’avoir réussi à redonner vie, parfois même de manière extrêmement touchante, à une génération ayant tout sacrifié pour s’en sortir, mais qui aura pourtant eu du mal à s’intégrer dans une Amérique raciste et ségrégative. C’est malgré tout un peuple déraciné digne de celui d’Israël qui va longuement chercher sa place sur le territoire américain, sans jamais, jamais perdre sa dignité.