Yasmina Khadra est incontestablement un des auteurs les plus doués de sa génération. Comment est-il possible de créer autant d’univers réalistes et crédibles? C’est certainement un don d’empathie hors du commun qui lui permet, comme toujours, de faire naître un personnage et un lieu, leur histoire, leur lien ensemble… Ici c’est Juan, cubain quinquagénaire de La Havane, qui devient son narrateur. Il chante tous les soirs dans le club mythique de Buena Vista sous le nom de Don Fuego et fait danser les foules dès qu’il prend le micro, mais un beau jour il apprend que l’État a vendu le club. Ainsi privatisé, le lieu se passera bien de ses services, et il doit apprendre, après des années d’une vie confortable, à se vendre à d’autres scènes, alors qu’il ne vit que derrière un micro.

D’un caractère plutôt fier et orgueilleux, Juan devient plus humble au fil des pages et d’autant plus une fois qu’il a rencontré cette magnifique jeune fille, sauvage et ayant pourtant attisé une flamme en lui qu’il pensait éteinte depuis longtemps. Bien plus jeune que lui et rejetant catégoriquement qu’un homme l’approche, quel lien lui permettra-t-elle d’avoir ou d’espérer ?

Entre musique cubaine et poésie, ils parviendront à se rapprocher mais jamais il ne percera vraiment à jour la jeune fille. Elle est inaccessible, d’ailleurs, comme la vie à la Havane peut l’être : chacun sait dans les vieilles rues abîmées de la ville que personne n’est totalement maître de son destin avec le Régime en cours. Si l’on n’a pas les bons parrainages, difficile de joindre les deux bouts, surtout quand on travaille dans le monde du divertissement comme Juan. Son évolution personnelle et professionnelle sera donc semée d’embûches, sans savoir s’il parviendra à trouver son nouveau « lui » au bout du compte.

Le style d’écriture, sobre et poétique à la fois, a aussi su se dévoiler dans ces pages grâce à un ton « hispanique » assumé et une culture du dialogue minimaliste et porteur de sens. Transcrivant parfaitement l’ambiance cubaine, Yasmina Khadra montre une fois de plus son talent à se glisser dans la peau de n’importe quel personnage, outrepassant les limites et différences culturelles qui font si souvent obstacle à une création riche et sincère.

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